Elham Manea, la politologue et activiste qui croit au sursaut des penseurs musulmans

Yéménite d’origine, Elham Manea croit au sursaut des penseurs, musulmans ou pas, pour lutter contre le fondamentalisme.

Dès les premières minutes de la rencontre, qui se tient dans son appartement bernois, la polémique sur les frères exemptés de serrer la main de leur enseignante à Therwil (BL) est mise sur le tapis. Elham Manea est catégorique. «Cette histoire est tout sauf anecdotique! Cette vision des rapports hommes-femmes est complètement perverse. Mais enfin, le cheikh Ahmed el-Tayyeb, président d’Al-Azhar [ndlr: influente Université du Caire] est constamment en train de serrer la main de femmes!», s’agace notre interlocutrice. Avant de saluer Simonetta Sommaruga qui, en prenant fermement position, «nous a tous aidés». Nous, les musulmans de Suisse? «Non! La société tout entière».

L’idée de protéger et de renforcer les droits des femmes

C’est selon ce seul prisme que la Yéménite d’origine, qui se décrit sur Twitter comme tenante d’un «islam humaniste», veut analyser les choses. Professeure associée en sciences politiques à l’Université de Zurich, régulièrement sollicitée outre-Sarine et à l’étranger, elle s’apprête à publier une enquête sur les tribunaux islamiques en Angleterre. Le résultat de quatre années à arpenter Londres et les Midlands à la rencontre des partisans et des adversaires des «sharia courts» – le pays en compterait plus de 80. Le livre évoque notamment la conviction de certains que les filles peuvent être mariées à 12 ans ou encore que des personnes extérieures n’ont pas à intervenir si un homme frappe sa femme. In fine, ces tribunaux parallèles augmentent «la ségrégation, l’inégalité et la discrimination» et peuvent encourager «l’instabilité politique et le terrorisme dit d’origine intérieure». Des conclusions déjà contestées par le Muslim Council of Britain.

Une enquête dont cette femme posée et chaleureuse est ressortie avec les symptômes d’un choc post-traumatique. «Ce n’est pas important. Ce qui compte, c’est de dire pourquoi il ne faut pas laisser s’implanter ces sociétés parallèles.» Avec toujours en toile de fond, l’idée de protéger et de renforcer les droits des femmes.

Le déclic, c’est la tribune – «pleine de bonnes intentions, mais l’enfer en est pavé» – du professeur fribourgeois Christian Giordano parue en 2009 dans un bulletin de la Commission fédérale pour le racisme sous le titre «Le pluralisme juridique: un outil pour la gestion du multiculturalisme». Un catalyseur qui va permettre à Elham Manea d’exprimer enfin une réflexion affinée autour d’un blocage qu’elle qualifie de «paradigme existentialiste».

Et qu’elle explique par plusieurs facteurs: «La peur de montrer la voie aux forces fascistes. Alors que c’est en gardant le silence que nous les renforçons! La culpabilité de l’homme blanc, qu’il soulage en insistant sur la nécessité de protéger les minorités. Le relativisme culturel, soit l’idée que les droits de l’homme diffèrent selon le contexte et l’endroit. Alors qu’il faut respecter la diversité sans tergiverser sur les valeurs fondamentales.» Fille d’un diplomate yéménite, elle a vécu en Egypte mais aussi au Maroc, au Koweït, en Iran… Et souligne combien certains régimes se servent de ces lois qui divisent pour asseoir leur pouvoir.

Elle explique son engagement par «la chance d’avoir été aimée par [ses] parents». Son père, «un étranger dans son propre pays», lui a «donné les outils d’une pensée critique. Il m’a montré que je pouvais devenir ce que je voulais.» Sa mère, qui vit en Egypte, a été excisée à l’âge de 8 ans et en avait 13 lorsqu’elle a été mariée au père d’Elham Manea. «Ce qu’elle a vécu m’a forcément marquée.»

Des tribunes qui lui valent des menaces

Prendre la parole n’est pas sans risques. En janvier 2015, suite aux attentats de «Charlie», elle retweete des caricatures. Cela lui vaut des menaces de mort. Engagée auprès du blogueur saoudien emprisonné Raif Badawi – «Il est vraiment en train de perdre espoir. Il n’a plus droit à rien, ni journaux, ni papier» – elle est interdite d’Arabie saoudite, dont elle dénonce régulièrement le régime et l’intervention militaire dans son pays d’origine. «Bien sûr, il m’arrive d’avoir peur. Raufa Hassan [féministe yéménite décédée en 2011], une pionnière, me l’avait dit: même la violence est globalisée aujourd’hui.»

À l’instar de nombreux penseurs, musulmans ou pas, elle s’est longtemps empêchée de prendre la parole. «Au tournant des années 1980-1990, nous avons bien senti ce virement, l’avancée rampante de l’islamisme. Mais nous avions peur de parler.» Le 11 septembre et l’assassinat du réalisateur néerlandais Theo van Gogh sont un électrochoc. Publiées par des sites arabophones, ses tribunes dans lesquelles elle pousse par exemple les femmes à quitter le voile sont lues par des centaines de milliers d’internautes. «Maintenant, sourit-elle, je suis une voix parmi de nombreuses autres. Je sens que je fais partie d’une grande équipe, et cela me réjouit.»

Elle Manea se félicite également de constater un renversement dans la réflexion publique. «Récemment, j’ai participé à un débat télévisé avec Trevor Phillips [ndlr: à la tête de la commission britannique pour l’égalité et les droits de l’homme entre 2003 et 2012]. Sa position sur le multiculturalisme a complètement changé.»

La situation en Suisse, pays devenu le sien suite à son mariage, est «très différente» d’autres pays européens, bien sûr. «Mais c’est justement parce que nous n’en sommes pas au même point que la France ou la Belgique que nous devons apprendre de leurs expériences et réfléchir à la manière d’agir.» Elle s’inquiète de voir ici des «prémices de radicalisation», insiste sur le risque de sous-estimer l’influence d’entités comme le Conseil central islamique suisse. «Les enseignants qui travaillent avec une large proportion d’élèves venus d’un contexte musulman sont constamment confrontés à ces questions. Certains jeunes ont des parents très conservateurs, mais d’autres sont juste en rébellion. Il ne faut pas laisser les équipes seules face à ces problèmes.»

Alors, que faire? Ne pas avoir peur de parler, donc. Et agir. À titre d’exemple, elle recherche des fonds pour un ouvrage d’aide aux enseignants qui fera intervenir des experts de l’islam mais aussi des médiateurs et des psychologues. Lorsque nous lui demandons ce qui continue de la motiver, pour la première fois depuis le début de l’entretien, elle est sans voix. Puis elle joint les mains. «Mais… Parce que nous sommes tous dans le même bateau!» Quelques jours après notre rencontre, elle partageait sur les réseaux sociaux des photos d’Omar Batawil. Ce Yéménite de 18 ans, qui ne cachait pas son athéisme, a été assassiné le 25 avril pour avoir dénoncé sur Facebook le fondamentalisme religieux. «Je suis Omar Mouhammad», disent simplement les images.

Quelle: https://www.letemps.ch/opinions/2016/05/09/elham-manea-politologue-activiste-croit-sursaut-penseurs-musulmans (Albertine Bourget Publié lundi 9 mai 2016)

 

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